Récit d'Hélène Blais
 
Maurice juré
   
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Palais de Justice de Québec 1887- 1987
12, rue Saint-Louis, Québec
  
Nous étions à l'été 1979 et j'avais 17 ans lorsque mon père a reçu par la poste une sommation de se présenter au Palais de Justice de Québec en tant qu'éventuel juré dans un procès. Il ne savait pas pour quelle cause il était convoqué mais ça lui importait peu. Il m'a confiée avoir toujours rêvé d'être «juré» dans un procès. Il était fasciné par le déroulement des procédures, les questions de droit, la comparution des témoins, la présentation des preuves, les plaidoiries, les directives du juge, les délibérations, etc. Je me rappelle qu'il m'a parlé du film Douze hommes en colère avec Henry Fonda (1957), film qu'il avait vu plusieurs fois. Les douze hommes sont bien sûr les 12 membres du jury dans un procès.
  
En 1979, les femmes pouvaient agir en tant que juré dans un procès seulement depuis 8 ans. En effet, ce n'est qu'en 1971 que les femmes ont obtenu ce droit au Québec, soit plus de 31 ans après avoir obtenu le droit de vote!
Donc, à la date indiquée, mon père s'est présenté à la cour et le choix de tous les membres du jury a duré plusieurs heures. C'est l'avocat très connu Maître Lawrence Corriveau qui était l'avocat de la défense alors mon père se doutait bien que ce serait pour une «assez grosse» cause. Lorsqu'il est finalement rentré à la maison ce soir-là, mon père était manifestement TRÈS content. Il avait été choisi et le juge leur avait dit que le procès allait débuter assez rapidement mais il ne pouvait pas encore dire quand.
  
Peu de gens le savent mais mon père pouvait agir en tant que commissaire à l'assermentation. Il s'était inscrit auprès du ministre de la Justice et avait été autorisé. Il m'a expliqué que c'était utile parfois dans le cadre de son travail à la RAMQ. Il pouvait faire prêter serment aux personnes lorsque c'était nécessaire.
C'est finalement le lundi 26 novembre 1979, que mon père ainsi que six autres hommes et cinq femmes se sont rendus à la cour de Québec en tant que membres du jury pour le procès d'un homme de 34 ans de Québec. C'est le juge Yvan Mignault de la cour supérieure qui présidait et il a débuté le procès en informant tous les membres du jury de leur obligation de ne pas discuter des procédures avec des personnes extérieures, incluant leur famille puisqu'ils retourneraient chaque soir à leur domicile. Quelle ne fut pas ma déception lors du retour de mon père le soir-même de constater que mon père suivrait à la lettre les instructions du juge Mignault. Non seulement, il ne me parlerait pas du déroulement de sa journée mais en plus, je ne pouvais lui raconter ce que j'avais lu ou entendu au sujet de cette cause.
  
Tous les jours, à la télévision et dans les journaux, il y avait des articles et des reportages sur ce fameux procès. Je trouvais mon père très chanceux car la cause était complexe et je me disais qu'il en aurait sûrement pour des semaines à se présenter en cour tous les jours. Les affaires juridiques ont toujours éveillé ma curiosité et même si une adolescente ne veut pas toujours l'avouer, je devais bien admettre que je ressemblais beaucoup à mon père!
  
Donc, en suivant les nouvelles, j'ai appris que ce procès avait rapport à l'enlèvement et à la séquestration du chef du bureau de poste central de Québec, de son épouse ainsi que leur jeune fille. Le prévenu (et trois complices qui auraient droit eux aussi à un procès mais séparément), était accusé d'avoir commis une série de délits tout en étant déguisé et armé, et il aurait aussi volé deux véhicules avec ses acolytes. L'accusé et ses comparses auraient menacé le chef de la poste et ce dernier a été obligé de leur remettre des sacs postaux contenant plus de 234 000,00$. Ce n'était pas une p'tite affaire un montant pareil, à Québec, en 1979!
  
Finalement, le procès s'est très vite déroulé. Six jours seulement après le début des audiences, mon père nous a annoncé qu'il resterait à l'hôtel pour tout le temps des délibérations, car le juge voulait à tout prix éviter que les jurés soient influencés. Les membres du jury en sont finalement arrivés à un jugement unanime et ce, après trois longues journées de délibérations pendant lesquelles ils ont discuté, échangé, argumenté, débattu, ... ils ont lu et relu des témoignages,... ils ne parlaient que du procès et il y en a même qui n'arrivaient pas à dormir. C'est finalement le vendredi 7 décembre 1979, que l'accusé a été déclaré non coupable de tous les chefs d'accusation. Mon père est donc rentré à la maison ce soir-là et j'ai passé ma soirée à lui poser mes dizaines de questions. ««Ennnffffiiiiinnnnn»», il pouvait m'en parler! J'étais comblée!
  
J'ai beaucoup appris de cette aventure. J'ai compris ce qu'était un serment ainsi que l'importance de respecter sa parole. J'étais très impressionnée que mon père n'ait pas une seule fois divulgué une information ayant rapport au procès (malgré mon insistance) et je me demandais si j'aurais réussi à faire de même! Malheureusement, je n'ai jamais été «invitée» à exercer ce rôle. J'ai aussi appris l'importance de la présomption d'innocence dans notre société. L'accusé a été acquitté, alors il n'est pas un «criminel qui a échappé à la justice», il est un citoyen ayant été «reconnu non coupable». C'est un citoyen pour qui «Justice» a été rendue et il faut respecter la décision du jury.
  

  

Hélène Blais, 22 juillet 2012   
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Sommation aux jurés 
Article Le Soleil 8 décembre 1979